Ceux qui lisaient feu le Leto Blog, où les références à Dune étaient nombreuses, savent que je suis assez fana de très bonne science-fiction (En gros, suffit pas d’un robot en trois boulons et d’une histoire de sabre laser pour que je trouve ça bon). Je connaissais Dan Simmons de nom, pour avoir l’avoir maintes fois croisé dans les rayons S-F des librairies et dans les articles de critiques littéraires d’autres amateurs de SF. Pour autant, je n’avais lu aucun de ses ouvrages jusqu’ici. Il y a quelques semaines, alors que je passais dans un grand bric-à-brac de la culture, ancien agitateur d’idées, pour complètement autre chose, j’ai fait un détour par le rayon SF et ai donc acquis Hypérion et La Chute d’Hypérion, qui forment les Cantos d’Hypérion. Que j’ai lus. Avidement.

L’histoire :
L’humanité s’est répandue à travers la galaxie grâce à un bon technologique venu des intelligences artificielles (permettant le voyage spatial à vitesse lumière et le transport instantané au biais des portes distrans -vous vouez Stargate ? Ben en gros, même principe) et suite à la destruction de la Terre. Si certains, les Extros, ont préféré ne s’installer sur aucune planète et vivre en migrants perpétuels jusqu’aux confins de la galaxie dans des Essaims et voir leur nature évoluer fortement, la masse est resté au sein du réseau de planètes colonisées et reliées entre elles par la multitude des portes distrans unies dans ce que l’on appelle l’Hégémonie. Au sein de l’hégémonie, existent neuf planètes au sous sol parcouru de labyrinthes géants dont l’origine et le propos restent un mystère pour tous, dont l’une, particulièrement curieuse focalise l’attention à travers les quatre tomes de cette histoire : Hypérion.
Hypérion possède à sa surface un artéfact majeur : les Tombeaux du Temps, une zone entourée d’un champs de perturbartions spacio-temporelle majeures puisque contrairement au reste du monde, les Tombeaux du temps parcourent le temps à reculons. Ces tombeaux et la région environnante sont la résidence du Gritche, un être effrayant à quatre bras, tout de métal recouvert, à l’armure hérissée d’épines, et au doigts commes des lames de rasoirs, le Freddy Krueger local quoi. Au point qu’une église lui voue un culte, centré autour de la prophétie qu’un jour les Tombeaux s’ouvriront et le Gritche sera libéré sur le monde après avoir éxaucé les voeux de pélerins qu’on lui aura envoyé alors.
A l’aube d’un conflit entre les Extros et l’Hégémonie pour le contrôle d’Hypérion et de sa singularité, sept pèlerins, dont un avec son enfant, sélectionnés par Meina Gladstone, présidente de l’Humanité, sont donc envoyés à la rencontre du terrifiant Gritche. Si leur équipe paraît on ne peut plus hétéroclite au départ, leurs expériences passées les lient tous de façon intime à Hypérion, plus intimes probablement qu’aucun des centaines de milliards d’êtres humains de l’Hégémonie et leur choix pourraient tout à fait changer le cours de la guerre qui se prépare.
Ma critique :
Putain, mais quelle claque ! Je n’avais pas été bousculé comme ça depuis Dune. Dan Simmons est largement au niveau d’un Herbert, voire, meilleur. Peut-être que si le second avait pu achever son Cycle de Dune avant de mourir y aurait-on trouvé des pistes des sujets développées par le premier (et clairement, ce qui a été écrit par Brian Herbert sur la base des notes de -mais avec beaucoup moins de talent, de portée intellectuelle et de force que n’aurait su le faire- son père, me laisse à penser que ça aurait été le cas). Bref, j’ai été rapidement bluffé.
Simmons est un passionné de littérature anglo-saxonne. Les références à la poésie de Keats et à d’autres auteurs sont nombreuses, bien vues, tant dans les morceaux choisis que dans leur inclusion à l’histoire (où Keats lui-même, ou presque, joue un rôle important, et pas que dans la toponymie. Ensuite c’est un aussi un très bon historien, pour preuve les références à des grandes batailles passées, à des citations de personnages historiques, à des événements historiques au delà de la chronologie intermédiaire qu’il n’a pas manqué de construire pour remplir le blanc entre notre maintenant et le présent dans lequel se place le récit (qui se veut notre avenir). C’est aussi un très bon observateur des religions judéo-chrétiennes, ce qui rend les personnages concernés intéressants (La réflexion sur le mythe du Sacrifice d’Abraham par le personnage Sol Weintraub, particulièrement.).
Ensuite, on trouve de multiples réflexions, sur l’individu, sur l’humanité, sur nos degrés de prévisibilité, mais surtout sur la politique, l’intelligence humaine et ses limites, l’intelligence artificielle, son potentiel illimité et sa pourtant cruciale limite ultime, notre place dans notre propre monde façonné, notre facilité à rendre notre liberté en échange, même pas de la sécurité, mais de la simple survie, notre immuabilité, notre capacité d’adaptation, d’évolution et notre propension à l’addiction, notre propension à œuvrer à notre annihilation permanente…
Et puis il y a, particulièrement cette réflexion stupéfiante sur les technologies d’aujourd’hui (et celles de demain). Les livres ont commencé à être publiés en 1989, donc écrit avant ça, et à l’époque Internet, c’était peanuts, hein. Pourtant tout y est, le cloud computing, les mondes virtuels, le traçage des individus, l’infosphère (tellement proche de ce qu’on vit aujourd’hui, alors que Simmons n’avait certainement pas idée qu’un certain Google apparaîtrait 10 ans plus tard !) et notre rapport à elles. Et ce constat faramineux : il ne faudra pas grand chose aux premières vraies IA pour comprendre que l’homme est un accro aux expédiants : gadgets, vitesse, alcool, flux d’information, de désinformation. Pis il leur suffira de nous fournir deux ou trois gadgets que nous n’aurons pas été capable d’inventer nous même pour que l’on leur fasse serment d’allégeance malgré nous et que nous devenions leur bétail. Encore pis, à la lumière des nouvelles technologies d’aujourd’hui, notamment le dévoilement récent du iCloud, nous ne sommes qu’à quelques décennies de la dépendance totale. Au point que je regarde et utilise mon iPhone avec encore plus de circonsepction qu’avant si c’était encore possible (J’envisage très sérieusement de repasser à un mobile qui ne fasse que téléphone et SMS. Si ça existe encore…)
Matrix (Episode I), le côté apocalyptique en moins. Quoique la terre soit dévastée aussi dans les Cantiques d’Hypérion. Mais l’apocalypse vis à vis de la technologie se situe plus à un niveau intellectuel, culturel, ici.
Au niveau du style, pour en avoir lu des extraits en anglais depuis, je trouve que c’est extrêmement bien traduit, sans trahir le style d’origine, notamment quelques passages au tournures alambiqués, pas lourdes à lire pour autant, hein, juste alambiquées. C’est nettement plus lettré, littéraire et marqué tel que Dune par exemple, dont le style reste assez facile à lire, et au cours duquel, en dehors des aphorismes d’Irulan Corino ou autres citations Bene Gesserit en tête de chapitre, on s’arrête rarement sur une phrase en particulier pour sa portée philosophique. Dans Dune, la réflexion est dans la parabole, dans les personnages, dans l’histoire et dans leur cheminement respectifs, alors que dans Hypérion, c’est dans le texte et dans l’écriture elle-même que se situe la réflexion.
Il est extrêmement rare que dans une lecture d’un bouquin, hors bouquin de politique ou de philo, je m’arrête aussi souvent pour relire un phrase, ou un passage , parce qu’il résonne autant par rapport au monde dans lequel je vis, aux réflexions qui sont miennes, aux enjeux que je perçois dans le monde, par le petit bout de ma lorgnette personnelle. Ces lignes ne m’ont pas arrêté parce qu’il s’agissait de moi, petit individu égocentrique -”moi, je, maître de mon petit monde”- parmi tant d’autres, mais parce qu’elles touchaient à quelque chose de plus grand, à ce monde qui m’entoure dans lequel je vis, et dont j’espère qu’il deviennent meilleur pour les générations futures (que, pédé, je ne produirai pas, donc dont je pourrais me balancer, grave, finalement.). En recherchant de tels passage, je me maudis soudain d’avoir perdu l’habitude de corner les pages ou de souligner les passages pertinents dans mes lectures… Autant chercher des aiguilles dans une botte de foin (et non je ne mettrais pas le feu à ma botte de foin. Sacrilège !).
J’ai un peu de mal à me décider lire des livres de philosophie pure en général. Les antiques et les classiques parce que dialectiques, longs, faisant de la philosophie avec certes, méthode et rigueur, parfois jusqu’à couper les cheveux en quatre, mais sans guère de divertissement annexe (que voulez vous, né en 1980 je suis un pur produit des premières générations victimes de l’entertainment, pour m’intéresser à un truc sérieux, encore faut-il le traiter avec intelligence et culture, mais aussi me le rendre sociable -et pas forcément social-). Ensuite, les modernes parce qu’ils ont tendance tendance à estimer que pour réfléchir il faut absolument avoir lu l’intégrale des auteurs qu’ils référencent, sans chercher, eux-mêmes à vulgariser réellement le propos référencé. Alors j’ai bien conscience qu’il faille s’élever de son côté à la culture à la philosophie, et que vulgariser c’est trop souvent dénaturer le propos d’origine (la preuve : être un véritable épicurien n’a rien à voir avec le fait rechercher les plaisirs permanents, voire expéditifs (ce qui serait plutôt dionysiaque, hein, et comme qui dirait afférant à un bas canal…), comme on le croit trop souvent, vulgarisation galvaudée du terme, alors que, bien plus sage, ça a tout à voir avec la première gorgée de bière…), sauf que lire l’intégrale des philosophes (et pas que les œuvres) au programme de philosophie de Terminale pourrait couvrir le temps de cette même année voir deux ou trois fois, sans roupiller, et ils ne sont que partie des auteurs de philo dans le monde… Si j’ajoute le nombre d’auteur de littérature classique de toute langue qu’il faudrait pouvoir lire dans une vie, on en sort plus…
Alors que là, clairement, avec Dan Simmons, (comme avec Herbert, ou dans de tous autres registres, Douglas Adams ou Pratchett ou les Monthy Python – Si, si, je vous le promets.) j’ai un auteur capable de transcender les formes académique de sa culture littéraire, philosophie et autre pour la partager, à travers un bouquin dont l’histoire et son déroulement ne sont que prétexte à ce partage, à cette interpellation de l’esprit d’autrui, au réveil de et à l’alimentation de sa réflexion. Le point de vue Extros est, d’ailleurs, à ce titre même furieusement d’actualité (non, pas DSK en particulier – Idioten !-, mais tout le reste en général). Mais pour en avoir un aperçu, il faudra vous fader un peu plus que les 1000 premières pages sur les 1200 environs que comptent au total les 4 tomes de ce cycle.
Les Cantos d’Hypérion, au delà d’une histoire de SF classique (avec des technologies futuriste, comme le rayon de mort, le voyage instantané entre les planètes, les technologies Extros, un doigt de voyage dans le temps…), c’est un véritable ouvrage de philosophie sur la condition humaine et notre rapport au monde que nous façonnons.
Remis dans son contexte de publication de 1989, au delà de ce qui précède, c’est un roman formidable de clairvoyance sur l’apparition de, et de recul quand à notre rapport vis à vis de, technologies inexistantes ou tellement balbutiantes il y a 20 ans et en passe de nous transcender totalement aujourd’hui. Au point de faire aussi bien froid dans le dos que de n’en avoir que plus foi en l’être humain et sa capacité à se dépasser.
A lire donc, si ce n’est pas déjà fait.


Pourquoi ne pas avoir lu Endymion (ou ne pas en parler dans le même article) ?
Parce que je ne les ai pas achetés, d’une part, et parce que Endymion constitue, bien que la suite en ligne droite des événements décrit dans les Cantos d’Hypérion, une autre histoire, un chapitre distinct, d’autre part . Mais ils sont prévus au programme de lecture, pas d’inquiétude à avoir
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